Lysiane Fontanges – Itinéraires croisés

Je ne sais pas si le hasard existe… Chacun poursuit son itinéraire, et puis, à un certain moment, ces itinéraires se croisent, sans préméditation. Les âmes recèlent un espace d’évolution qui leur est propre ; lorsqu’elles sont dans les mêmes attentes et sont appelées à s’entendre, forcément elles se rencontrent.

in Frères d’âmes, entretiens Pierre Rabhi, Edgar Morin et Denis Lafay

En septembre 1989, suite à un concours, je suis affectée à la Bibliothèque Départementale de Prêt de la Guadeloupe (annexe de Pointe-à-Pitre). Je travaille alors durant 3 ans sous la direction de Michèle Desbordes. Elle est en poste depuis 1986 à la centrale de la bibliothèque, située à Basse-Terre (à 1h de route de Pointe-à-Pitre). Elle y restera jusqu’en 1993.

Nous souhaitions toutes les deux partir loin, après une séparation. Je n’ai découvert que tardivement cette raison partagée de notre présence loin de la métropole.

Un jour je suis partie, je suis allée très loin, bien trop loin, comme toujours ne sachant ni mesurer ni faire les différences. Je suis partie sur une île des tropiques, une île d’Amérique. Croyant savoir pourquoi je partais mais ne le sachant pas vraiment, ne le sachant pas encore, ni le besoin de toute cette distance, ces milliers de kilomètres qui allaient faire du pays que je quittais le seul, le véritable bout du monde. Je suis partie comme on part quand on ne sait plus que partir et qu’on n’a pas même l’idée d’arriver, on ne l’a jamais eue. Comme on part de tous les départs jamais accomplis. L’emprise, Verdier, 2006, p. 163

Si bien qu’on voudrait ne plus y penser, on aurait moins mal, être jetée, honnie, et pas aimée comme ça jusqu’à la mort après toutes ces années, cette séparation, on voudrait avoir été non pas oubliée, on n’aurait pas accepté davantage, mais ramenée à des dimensions plus supportables…, c’est pourquoi l’on quitte et l’on s’en va, on part pour le bout du monde sans même savoir si on a envie de partir…Les Petites Terres, Verdier, 2008, p. 18

L. Fontanges

Nous avons travaillé ensemble lors des réunions, rapports annuels, notations pour le Ministère…(des questions purement administratives, professionnelles), mais surtout lors des rencontres « Les Livres de ma vie » qu’elle organisait avec les écrivains antillais. Ces rencontres proposaient de faire connaître au public les livres qui ont marqué la vie de ces auteurs. J’appréciais de collaborer avec elle pour cette manifestation, créée en 1990, sur le site de Gosier (Fort Fleur d’épée) à côté de Pointe-à-Pitre. J’ai eu la chance d’y croiser entre autres Maryse Condé en 1990, Jean Métellus en 1991, Xavier Orville en 1991, Yvon Leborgne en 1992, Raphaël Confiant en 1992.

Nous pouvons retrouver la voix de Michèle Desbordes lors de l’entretien avec Yvon Leborgne sur le site http://www.lameca.org/conferences-audio/les-livres-de-ma-vie-de-yvon-leborgne

Elle m’impressionnait. L’aborder n’était pas facile. Elle avait une autorité naturelle, presqu’une froideur.

La maison

Michèle Desbordes habitait à Saint-Claude, à 5 km de Basse-Terre, dans une des dernières maisons sur la route du volcan « la Soufrière ».

De ma maison sur la colline, l’une des dernières sur la route qui montait au volcan, je voyais la mer tout en bas. Il y avait la mer, la stupéfiante immensité, ce bleu vers quoi sans cesse les yeux allaient, et parfois des violences si terribles qu’elles finissaient par s’apaiser. Je n’ai redouté ni les nuits de tempête sur des bateaux ni, coupée de tout, les cyclones seule là-haut à regarder le paysage se dévaster et s’arracher les toits, les pylônes et tout ce que sous le ciel il y avait à arracher. L’emprise p. 165

je partais là-bas au bout du monde et vivais sept ans dans la savane au bas du volcan, à huit cents mètres au dessus de la mer, je sais ce que c’est que la savane et les tropiques, la chaleur, les cyclones, les fumées de soufre qui tournoient sans arrêt sur ces îles, je montais là-haut pour respirer, passais l’épaisse, inquiétante forêt tropicale et sur le plateau, au pied exact du volcan, marchais dans les fumerolles et l’odeur âcre, je voyais la mer tout en bas, heureusement il y avait la mer, très bleue, avec l’ombre qui prenait sur Gourbeyre et Trois-Rivières, quand je descendais jusqu’à la ville c’était l’oppression, l’insupportable chaleur, à dix heures le matin les rues de Basse- Terre où il fallait marcher les paupières à demi fermées pour ne pas sentir la brûlure, le corps commençait à perdre sa vigueur, s’épuiser, il fallait ralentir le pas, et gagner l’ombre ne servait à rien, la fournaise montait du sol, je sais ce que c’est que la fournaise, je sais ce que c’est que ces îles, je n’aimais pas je n’ai jamais aimé la chaleur. Les Petites Terres p. 34

il y avait la maison et la colline où le soir tout s’apaisait, le soir, la nuit je pouvais même avoir froid, je découvrais là-haut près du volcan la douceur de ce froid-là, il y avait dans le jardin d’à côté cette vieille assise sous un manguier, elle dormait ou bien elle épluchait des légumes, des pois d’angole, des pois congo dans le pli de ses jupes, si vieille qu’on ne pouvait lui donner d’âge, là-haut sur la terrasse je t’écrivais… Les Petites Terres p. 35

je t’écrivais de la terrasse sur la colline et tout en bas je voyais la mer, la vieille à côté qui prenait le frais sous le manguier... Les Petites Terres p. 63

La chaleur était insupportable, il fallait gagner les hauteurs, se perdre dans les fumées et les brouillards du volcan ou descendre jusqu’à la mer, descendre la colline et passer le village, la route abrupte entre les vieilles maisons de bois, l’église sur la place, blanche de soleil, et plus bas après le cimetière le petit calvaire sous les arbres, quelques jardins encore et à perte de vue jusqu’à la mer les champs de canne, le vent dans les tiges étincelantes, l’asphalte brûlant jonché des fleurs écarlates des flamboyants, quand je longeais la ravine le soleil montant très vite dans le ciel, et plus loin au bout d’un petit chemin d’herbes les enfants qui se baignaient et buvaient l’eau de la rivière à grandes gorgées dans les feuilles de résinier, je te parlais de la chaleur, je te parlais du volcan… Les Petites Terres p. 39

Je repartais, dans la chaleur, la touffeur, heureusement près du volcan le soir parfois il pleuvait, le vent se levait avec la nuit et les nuages filaient depuis là-haut clairs sur le ciel noir tandis que montait sur tout le morne une odeur qui rappelait celle des jacinthes, lourde et tiède la pluie s’abattait sur nous, bruyante, rageuse sur les toits de tôle et la bananeraie tout à côté, ils rentraient la vieille qui épluchait ses légumes ou dormait sous le manguier, ils soulevaient la chaise et la portaient jusqu’à la galerie. Le lendemain le ciel était clair, lustré, brillant comme une nacre, des nuages légers se reflétaient dans la mer, rosissaient la voile d’un bateau qui entrait au port, du côté du volcan dans un vaste flamboiement d’ors et de gris je voyais le soleil émerger des crêtes échevelées d’arbustes, une abeille filer devant moi au ras des herbes de Guinée. Le matin quand j’allais vers le port, la petite ville assoupie dans sa tiédeur et ses crépis délabrés, marchant dans les rues, dans les ruelles, dans l’odeur lourde des épices entre les monceaux de chapeaux de paille et de racines, il y avait du vent qui venait du large et un paquebot à huit heures déchargeait sur les quais sa cargaison de touristes, bermudas et appareil photo en bandoulière… Les Petites Terres p. 48

Je tourne et je prends la ruelle qui monte au cimetière, à même la terre et les galets les tombes sur la colline dans le vent déjà chaud, les derniers mots d’amour en lettres d’or, les portraits, les sourires entre les coquillages et les conques de lambis (et en novembre, les bougies par milliers autour des tombes brillant toute la nuit sur la colline), je prends la petite route entre les champs de canne, tortueuse et jonchée de rouge sous les flamboyants, au détour d’un chemin brusquement l’odeur des orchidées mêlée à celle du romarin sur les talus, en haut juste avant la route du volcan je vois ma maison et la terrasse toute blanche… le vent qui soufflait en rafales, sur ces hauteurs on respirait, il arrivait même qu’on eût froid… c’était le brouillard et les vapeurs de soufre, le froid des sommets…la nuit tombait chaque soir à la même heure. Les Petites Terres p. 53, 54

L. Fontanges

La pluie commençait, parfois elle durait toute la nuit et même davantage, avec le vent qui prenait de la force, cernait la maison de ses feulements dans la bananeraie, et ployant jusqu’au sol les fougères géantes. Je me souviens de la pluie sur la bananeraie et les toits de tôle tout autour, et comme elle tourbillonnait blanche rageuse contre les maisons… La mer au loin avait l’air calme et brillait parcourue comme le ciel de longs sillons de nacre grise, il n’y avait plus d’horizon, tout apparaissait dans cette brume, cette pluie qui descendait en taches pâles sur la nuit la plus obscure qui soit… Je te parlais des pluies comme je te parlais de la chaleur et des tempêtes, il arrivait qu’après les pluies les maisons de bas quartiers au pied des mornes fussent envahies par la boue, les canaux chargés de transporter l’eau vers la mer n’étant jamais nettoyés on devait en certains endroits de l’île déplorer chaque année de sévères inondations, la boue cernant les maisons où bientôt elle pénétrait avec son cortège de moustiques, de crapauds, de sangsues et d’excréments isolant pour des jours et des jours les habitants, et quand des jours des semaines plus tard le soleil revenait on ne respirait plus là disaient-ils que la poussière laissée par les résidus. Les Petites Terres p. 83, 84, 85

La petite route qui descendait du volcan et traversait le village, les maisons de bois peint à demi envahies par les bougainvillées et la liane jaune de l’alamanda, et le dimanche quand je quittais la colline pour aller vers la mer la volée de cloches dans le ciel, la première messe et la longue file qui montait vers la petite place blanche de soleil, les chapeaux de toile, les chapeaux de paille et l’or qui brillait dans l’échancrure des corsages. Les Petites Terres p. 88, 89

et parfois la pluie venait avec le vent et tournoyait sur les crêtes, il arrivait qu’il pleuve toute la nuit et même davantage, je me souviens de la pluie blanche rageuse sur la bananeraie et les toits de tôle tout autour, et comment d’un grand coup de vent, d’une grande forte bourrasque soudain la mer apparaissait, les lumières dans le port scintillantes entre deux nuages d’eau comme des étoiles, et du coq qui se mettait à chanter dès que la lune émergeait d’un nuage. Les Petites Terres p. 98

Le soir dans le lit je ne dors ni ne cherche le sommeil, j’écoute la rivière qui descend du volcan, qui gronde de la dernière pluie derrière les orangers, le vent sur le toit, sur la bananeraie tout à côté, plus bas à deux heures de vol et quelques îles c’est l’équateur, l’autre forêt, sans âge sans raison avec ses fleuves sombres et terrifiants comme des monstres d’un autre temps… Sur l’île il n’y a pas de fleuve, à peine apparues les rivières parviennent à la mer, encore plus sèches, encore plus lentes, comme épuisées, je passe la Ravine aux herbes en descendant vers le port, je descends vers le port, vers la petite crique de sable gris, immobile sur son tas de pierres un iguane me regarde, plus haut sur le coteau des boeufs efflanqués, des cabris au bout de leurs chaînes broutent l’herbe brûlée, sous un arbre une femme dort sur sa chaise près de ses cives et ses tomates. Je marche dans la chaleur qui monte, pesante et sèche, faisant vibrer l’air autour de moi, je marche vers la mer, me voyant, me sachant plus loin de tout que jamais, plus que jamais faut-il croire ayant voulu être l’étrangère, une fois pour toutes celle qui n’est pas d’ici et ne le sera jamais, pour un coup d’essai c’est un coup de maître, il faut marcher les paupières à demi closes, l’asphalte brûle jusqu’à la membrane, à la chair des yeux, à peine quelques îles séparent-elles de l’équateur, la Dominique, Barbade, Saint-Vincent, Grenade, Trinidad y Tobago, puis c’est l’Orénoque et George Town, Paramaribo, Cayenne… Les Petites Terres p. 64, 65

une île au bout du monde quoi de mieux, et quand venaient les cyclones l’île était plus île que jamais, il n’y avait rien qui vous rattachât au reste du monde, quand les radios donnaient l’alerte n°2 j’appelais en France pour dire qu’on ne s’inquiète pas de moi et que je n’avais rien à craindre, j’avais cloué des planches aux fenêtres, fait des provisions d’eau, de nourriture et de serpillières, j’avais colmaté, calfaté le bas des portes, écarté mon lit des fenêtres et bien entendu je ne sortirais pas, non je ne craignais rien. Les Petites Terres, p. 65, 66

La mer

De ma maison… je voyais la mer tout en bas. Il y avait la mer, la stupéfiante immensité, ce bleu vers quoi sans cesse les yeux allaient … Du haut de la colline on voyait la mer tout en bas dans la baie, et les bateaux qui rentraient au port. On voyait l’indicible, l’insoutenable beauté. L’Emprise p. 165

Là-bas en Amérique où il y avait cette maison sur la colline juste au pied du volcan et des fenêtres on voyait la mer tout en bas, d’est en ouest vingt kilomètres de bleu… Les Petites Terres p. 18

je t’ai montré le phare autour duquel l’océan et la mer des Caraïbes brassent leurs eaux, je t’ai montré les deux mers et la forêt traversant la Basse-Terre, et tout au bout après la Rivière Salée la Pointe des Châteaux où j’allais nager, je t’ai emmené… regarder en bas tout en bas la mer somptueuse des Saintes… T’ai-je emmené jusqu’aux Saintes, t’ai-je fait connaître cette île que j’aimais, voilà que je pleure. Les Petites Terres p. 49, 50

L. Fontanges – 1989 – Les Saintes

Heureusement il y avait la mer, l’immensité chaque matin au bas des collines, le bleu incomparable, de quoi tenir jusqu’à la fin des temps et supporter les exils et les erreurs de parcours, les grandes incartades, parfois je partais sur des bateaux, des jours entiers et alors plus rien n’avait d’importance que ça, être au milieu de la mer et entendre les voiles claquer au vent, allant jusqu’à aimer les nuits de tempête et le bateau filant, bondissant par le côté à demi couché sur le flanc tandis que je restais là sur le pont le temps que ça durait, je me souviens des nuits de tempête et de pénétrer au petit matin dans des rades inondées de soleil entre deux statues de la Vierge Marie dans leur grand manteau blanc, et les voiles, les barques colorées, les voix étrangères, sonores, joyeuses dans le matin clair. Les Petites Terres p. 63, 64

à l’heure la plus chaude il me fallait entrer dans la mer puis rester là au bord de l’eau sur le sable mouillé, attendre le soir, la fin du jour, et le soleil qui derrière le phare basculait dans la mer, à six heures d’un coup la nuit tombait, il n’y avait pas de crépuscule, le ciel était orange et puis il était noir avec toutes les étoiles du nord et du sud… Les Petites Terres p. 72

Je vais jusqu’au phare, je m’assois ou je marche à l’ombre des raisiniers, je marche jusqu’à la mer et déploie mes poumons jusqu’au vertige, le vent, un vent très doux balaie sur le sable les feuilles desséchées roussies par la chaleur, par le sel, quand je remonte je vois la canne miroiter dans le soleil, je m’arrête et regarde tout en bas la vallée écrasée par la chaleur, plus loin la mer immobile et brillante, au large du phare un navire, un bananier quitte les eaux de la baie… Les Petites Terres p. 76

… allant me baigner là dans l’une des petites anses de la Côte-sous-le-Vent au bas des anciennes caféières, à l’heure la plus chaude m’enfonçant dans l’eau tiède d’une petite crique et nageant je ne sais combien de temps entre les promontoires dans les éclats de voix, les rires, les cris joyeux d’enfants, ou bien prenant par l’autre côté et traversant toute une moitié de l’île le long de la montagne et de la forêt, gagnant la Grande-Terre et la Pointe des Châteaux où un jour je t’emmenais, les derniers kilomètres sur la petite route qui sentait la verveine sauvage, avec toi jusque là-bas à l’autre extrémité de l’île dans la vieille Coccinelle (noire) décapotable et toutes les odeurs montaient jusqu’à nous, je t’avais montré les falaises, les salines, le petit calvaire et les roches noires, la Pointe déchiquetée comme les côtes les plus sauvages de Bretagne et tout près l’interminable bande de sable clair, la mer soudain très douce très paisible où je nageais. Les Petites Terres p. 89

Archives M. Devinant – Pointe des Châteaux

Voyages faits durant son séjour en Guadeloupe

La Guyane

Cayenne où il a fallu que j’aille, mettant les pieds sur ce morceau d’Amérique, cet enfer disait-on, le traversant seule d’est en ouest par la route, la sorte de piste qu’il y avait tout au nord entre la mer et la forêt équatoriale, de Cayenne à Saint-Laurent-du-Maroni au bord du grand fleuve seule à bord d’une voiture qui si elle tombait en panne me condamnerait à attendre des heures avant d’être secourue, et à ma gauche vers le sud, franchissant bientôt l’équateur s’étendait la forêt épaisse, la forêt inquiétante, découvrant là dans la fin du jour au bout de l’interminable route l’étrange ville, la découvrant et l’aimant, aimant la beauté, la désolation des vastes splendides demeures qui se dégradaient lentement au bord du fleuve, face à l’autre rive vierge disait-on de toute présence humaine. La pâleur poignante des villes abandonnées à cette heure où j’arrivais, où la poussière des rues redevenues chemins s’élevait dans un poudroiement doré et enrobait doucement les colonnades, les portiques, les façades d’un autre temps, tandis que la végétation doucement reprenait possession des lieux, villas et palais… et non loin de là c’étaient les grandes belles demeures bientôt pénétrées de ruine et de désolation, de cette beauté poignante qu’ont les choses qui s’achèvent, jour après jour avec cette incomparable, cette souveraine lenteur pénètrent dans l’oubli… Les Petites Terres p. 61

Haïti

cette île d’Haïti que j’avais là-bas découverte avec M., l’incompréhensible et durable, l’insondable désastre, saisissant là et ne l’oubliant plus à même les rues, à même les corps, les regards, les traces ineffaçables de siècles de servitude (à peine franchies les portes de l’aéroport au milieu du parking à ciel ouvert cet homme à genoux devant l’autre qui parmi les voitures et les passants commençait à le rouer de coups de bâton, de matraque, le suppliant alors de n’en rien faire, suppliant criant parmi les passants les voitures que l’homme cesse de le battre, et plus loin dans le grouillement de Port-au-Prince assises sur leur tas de charbon des vieilles si tristes si misérables qu’on ne pouvait qu’imaginer d’invisibles immémoriales chaînes les tenant ainsi immobiles pétrifiées jusqu’à la fin des temps, et regardant autour d’elles d’un regard qui ne voyait, ne pouvait plus rien voir… Les Petites Terres p. 80

La nostalgie du Loiret (les bords de Loire, Orléans, Saint-Cyr-en-Val, le Val de Loire , la Sologne…)

Vous êtes d’ailleurs, de là où vous viennent ces souvenirs, cette invisible mémoire… L’emprise p. 91

Quand je pars, quand je quitte la France pour l’île où je vais vivre, il n’y a ni fleuve ni dans la forêt de chemin clair où mettre son pas, cela devient pour toutes ces années l’idée du manque et du regret, comme les ciels bas, le froid, les saisons, dans cet éloignement, cet incomparable sentiment de perte. L’emprise p. 69

Le train n’existait pas si bien qu’il finissait par manquer comme manquaient les fleuves et les saisons et toutes les fleurs d’ici, les tulipes, les jacinthes et les lilas, les pivoines, les grands delphiniums, comme manquaient les pluies froides et le gel brillant d’hiver, octobre et novembre poignants, si poignants quand je revenais, cette imperceptible avancée dans la brume et le frimas, la grande douceur des feux, ce n’était rien de dire à quel point on s’en souvenait quand des milliers de kilomètres vous en séparaient. Les Petites Terres p. 18, 19

Je rêvais d’hiver et de froid, d’automnes qui commençaient… Les Petites Terres p. 98

La dernière fois que nous nous sommes vues en Guadeloupe, c’était en juillet 1992. Je l’avais conduite à l’aéroport. Nous avions déjeuné ensemble. Je ne me souviens pas de la conversation. Sans doute des choses somme toute banales, elle ne se livrait pas et moi je n’osais pas.

L’avion redouté

le coeur se serrait quand de l’avion je voyais s’éloigner les champs et les bois à la lisière et que soudain c’était la mer, et la peur venait, huit heures au dessus de la mer à contre-courant du jour, le jour vers l’ouest restait le même, parfois il fallait pleurer, après quoi tout allait mieux. Les Petites Terres p. 19

l’insupportable chaleur, un jour j’avais ramené des pivoines et à peine sorties de l’avion en moins d’une seconde elles s’étaient flétries, les tremper dans l’eau froide n’y avait rien fait, j’allais dans l’aéroport les paupières à demi fermées pour éviter la brûlure, et déjà le corps était recouvert de moiteur, la moiteur pénétrait les habits, les chairs sans défense, et rien ne servait de chercher l’ombre, elle brûlait autant que le soleil, une voiture m’attendait pour me ramener chez moi à l’autre bout de l’île, elle traversait toute la Basse-Terre, longeait les montagnes, longeait la mer, c’était le milieu de l’après-midi mais bientôt il ferait nuit, l’île plongerait dans l’obscurité la plus absolue, l’épaisse nuit des tropiques, la chaleur continuerait sauf là où l’on m’amenait dans la maison sur la colline, au bas du volcan, pour un moment encore je me sentais appartenir à deux mondes, celui que je venais de quitter et l’autre étrange où je revenais, où je me disais qu’était ma place à présent, ça durait jusqu’au soir, jusqu’à la nuit, et le lendemain tout recommençait de l’absence, de la sorte d’exil. Les Petites Terres p. 47

Nos itinéraires se séparaient. Je ne pensais pas la revoir.

En septembre 1992, je suis affectée à la Bibliothèque Universitaire de Bordeaux. En 1993, après avoir longtemps attendu sa mutation, elle quitte la Guadeloupe pour prendre la direction de la Bibliothèque Universitaire d’Orléans.

Son difficile retour

et le temps que ça va durer je n’en ai pas idée, je n’ai pas idée qu’on puisse un jour ne pouvoir repartir de cette île, et que lorsque je le voudrai cela sera impossible, si bien qu’il faudra rester le temps qu’il faut, le temps que là-bas en France dans les Commissions, les Directions, les Inspections ils se décident à faire le nécessaire, il faudra chaque fois rester un peu plus, imaginant, finissant par imaginer et organiser le reste de mes jours sur l’île avec ces voyages et ces missions pour Paris deux ou trois fois l’an, par me dire que mon pays sera ici où je serai loin de tout… Les Petites Terres p. 65

Ce devait être l’année d’avant mon retour, cette décision qu’au Ministère ils finissaient par prendre de me faire revenir et de me donner cette direction à Orléans, non pas celle de la Bibliothèque municipale dont je rêvais depuis l’enfance… mais de l’autre côté de la Loire celle de la Bibliothèque universitaire sur son campus de béton… Les Petites Terres p. 107

Je suis revenue, il a bien fallu qu’ils me fassent revenir, et tandis que d’autres demandaient une université je demandais moi qu’on me nomme au bord de la mer, n’importe laquelle et qu’elle soit là au bout du jardin ou en bas d’une colline, d’une falaise où j’aurais ma maison… mais c’est à Orléans que pour finir on me nommait… Les Petites Terres p. 91

Je partirais et traverserais les mers pour cette île où il n’y aurait que chaleur et soleil des jours, des années entières, si longtemps à vrai dire que je croirais bien ne plus en revenir… Les Petites Terres p. 114

En 1999, je découvre qu’elle écrit.

Je lis La Demande avec une très grande surprise, une sidération et avec délice. Enroulée dans un ressac, protégée dans du coton, bercée… prise par la douceur de ses mots, sa sensibilité, le silence, cette écriture toute en dentelle. Bien à l’opposé de ce que j’imaginais d’elle, comme si il y avait deux personnes différentes en elle.

Elle-même disait :

heureusement j’étais deux et que la séparation, la sorte de cloison qui séparait ces deux-là était parfaitement arrimée, parfaitement étanche, sinon je n’aurais pu, après avoir dirigé de la sorte toute la journée, me mettre le soir quand j’arrivais à écrire et imaginer des vies, des histoires… Les Petites Terres p. 25

En janvier 1999, ma fille part travailler à Orléans et s’installer à 12 km de Baule ! Lors d’un séjour, je prends contact avec Michèle Desbordes, et la rencontre à la Bibliothèque Universitaire.

J’étais très heureuse, très émue que le hasard m’ait permis de croiser et de recroiser sa route.

En 2000, je la retrouve à Bordeaux, quand elle vient présenter son livre La Demande à la librairie Mollat, là où travaille mon amie libraire. Nous avons alors dîné avec elle place du Parlement.

En 2004, je lis La robe bleue, lecture qui confirme ce que je ressentais : une belle écrivaine, qui sait m’émouvoir… tout ce que l’on espère de la lecture. D’autant plus touchée, que pratiquant les arts plastiques, Léonard de Vinci et Camille Claudel étaient aussi sur ma route. Elle écrivait sur les peintres, j’évoque l’écriture en peinture !

Le 24 janvier 2006, Michèle Desbordes nous quitte.

Alors, c’en était fini !

Mais, je la retrouve en avril 2008 grâce à Suzanne Robert (avec qui j’ai une amie en commun) qui adapte et met en scène La robe bleue à Bordeaux, au Petit Théâtre. Magnifique rencontre aussi, belle interprétation ! Tout un univers qui me parle.

Avec une grande émotion, toujours en avril 2008, à la librairie bordelaise « Les Mots bleus », j’aurais l’occasion d’écouter Jacques Lederer, venu présenter Sa dernière journée, son livre écrit sur Michèle Desbordes. C’est le récit bouleversant de ses derniers instants, de son ultime épreuve, décidée librement, se sachant condamnée.

Enfin, il y a deux ans, par le plus grand des hasards, je rencontre une des membres de l’Association des amis de Michèle Desbordes. Elle me demande d’écrire un petit texte sur sa vie en Guadeloupe.

Que voici !

Août 2022

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