Brigitte Roussel – Contribution pour honorer la mémoire et l’oeuvre de Michèle Desbordes

D’abord, à l’intérieur de la couverture de La Demande, une carte de Michelle Devinant datée de janvier 1999 proposant une rencontre avec Michèle Desbordes lors de mon prochain séjour en France…ce qui fut fait en juin de cette même année à Jouy-Le-Potier, alors que toutes les deux travaillaient encore à la bibliothèque universitaire d’Orléans. Un déjeuner inoubliable et chaleureux, marqué par de riches échanges littéraires et culturels, européens et transatlantiques, une rencontre fructueuse au carrefour des mondes universitaires français et états-unisiens…La pensée émue de Michèle à la perspective de voir ses “histoires traverser la mer” comme elle écrivit dans une de ses dédicaces…

Puis, le Club de Lecture français/francophone de Wichita, au Kansas, que j’anime depuis 2005 avec ses discussions mensuelles dynamiques sur des oeuvres multiples de tous genres par des membres passionné-es de littérature et venus de nombreux coins du monde…

Et oui, deux livres de Michèle Desbordes y furent discutés, L’Habituée et La Demande, et à chaque fois, contrairement à la majorité des autres romans, d’abord un silence étrange, plutôt recueilli et hésitant, puis le dialogue s’enclenche:

– C’est un style différent, un peu difficile à suivre, déroutant, et pourtant, on a envie de continuer, on est pris dans le mystère des personnages à peine esquissés…

– On pense un peu à Balzac avec toutes les descriptions détaillées…

– Oui, on comprend vite qu’on va devoir attendre avant de pouvoir découvrir l’histoire…

– Mais la présentation ne change pas, et les personnages sont introduits dès le début… Seulement, on a l’impression d’un ralenti super ralenti…

– Et cependant, dans ces romans le temps passe, la vie s’écoule, et les destinées des personnages se forgent…

-L’atmosphère de grisaille, de tristesse, de mélancolie, d’ennui et d’immobilité fait penser à Flaubert…

– Et aussi à Beckett par la présene de la mort et de ses effets dévastateurs à petit feu sur les personnages, puis de l’attente interminable d’on ne sait quoi exactement, mais d’un mieux-être que certains personnages semblent continuer à espérer…

– On pense aussi à Marguerite Duras avec le thème de l’amour interdit dans un contexte social polarisé…

– On pourrait citer toute une panoplie d’auteurs français et peut-être étrangers tellement la teneur de ces romans est riche en réminiscences littéraires…

– Les descriptions sont très poétiques et belles, et aussi émouvantes, car elles sont en rapport direct avec les émotions et les sentiments complexes des personnages qui ne les expriment souvent que par des expressions du visage, des poses ou des gestes révélateurs…

– Oui, surtout les servantes et les personnages simples et humbles qui gardent leur dignité silencieuse dans la souffrance en restant fidèles à qui ils-elles sont ou à ce qu’ils-elles entrevoient de leur destin…

– On les découvre de l’intérieur, sans la clarté rassurante mais plus simpliste des portraits traditionnels…on les découvre avec plus d’intimité en pressentant leurs hésitations, leurs doutes, leur modestie…

– Mais comment peut-on écrire des romans entiers sans aucun dialogue?!?…

– Oui, c’est mystifiant, car il existe bien une histoire qui se déroule sous nos yeux, les personnages vivent des expériences qui changent leurs vies d’une façon radicale, alors que nous les voyons vieillir peu à peu…

– Mais justement, sans les paroles directes des personnages, on a l’impression de les suivre dans leur intimité secrète, et j’ai eu la gorge serrée plusieurs fois à cause des petits détails concrets qui révèlaient des émotions fortes contenues pendant si longtemps…Cette technique m’a rappelé les poèmes de Francis Ponge…

– Moi aussi, je me suis accrochée à ces objets concrets et très locaux qui revenaient comme des leitmotifs et qui trahissaient ces émotions intenses et soutenues, mais englouties…Justement, l’auteure rapporte tout cela sans hyperbole, ce qui est magistral, car elle parvient à nous émouvoir sans que les personnages crient leurs chagrins, leurs angoisses, leurs frustrations, leur désespoir…Tous ces silences me mettaient les larmes aux yeux…Tant de désir de bonheur réprimé…

– On ne peut s’empêcher de remarquer l’importance attachée à la souffrance, au chagrin, à la dépression, au manque d’épanouissement, à l’humilité et à la pudeur des personnages féminins toujours subalternes… Les rouages du pouvoir n’ont pas toujours besoin d’un bras-de-fer, ils fonctionnent dans la psyché humaine par la force de l’habitude internalisée…

– Ce qui est révélé par le grand style de Michèle Desbordes est tout ce que l’on cache, ce qui est tû, ce qui reste secret, car il s’agit de ce qui est le plus difficile à exprimer, en partie parce que les mots adéquats manquent, et aussi parce que le rapport aux autres lui-même est si difficile…La raison nous dit que tout est clair, mais le coeur nous enseigne que tout est opaque…

– Alors, c’est pourquoi les images et les objets servent de relais pour nous communiquer ces réalités impalpables, mais essentielles…

– À la fin, on est tous touchés dans notre humanité profonde… Ce style tout en euphémismes est plus poignant et plus marquant que les discours qui prétendent affirmer le vrai avec clarté… Et même quand le vrai est au service de la libération, il est essentiel de travailler la difficile communication inter-individuelle, la complexité du ressenti… Michèle Desbordes nous invite avec douceur à sentir entre les lignes pour mieux comprendre…

Brigitte Roussel, 3 janvier 2021

PhD in French Literature from the University of Kansas, French Division Director, World Language Teacher Education Program Chair and Associate Professor of French, Wichita State University


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